Modèles d’affaires soutenables :

Repenser l’entreprise d’aujourd’hui, pour préserver le monde de demain

 

 

Le Curiosity du 18 février 2025 était dédié aux modèles d’affaires soutenables, des modèles économiques qui placent la durabilité plutôt que le profit économique au centre des préoccupations.

 

Pour l’occasion, l’équipe du lab innovation de Framatome, particulièrement Géraldine DOAT et Alix DE LA GIRAUDIERE, nous accueillait dans leurs locaux lyonnais pour la soirée. Après une présentation de Framatome, nous avons eu la chance de recevoir plusieurs témoignages d’entreprises engagées dans cette transformation, Louis DOULS de chez Décathlon, Lucie DEPREZ et Emeline LEBLANC de chez bioMérieux, ainsi que Didier POISSON de chez Interface.

 

« Si vous jugez un poisson à sa capacité de grimper à un arbre, il vivra toute sa vie en croyant qu’il est stupide. » Vous avez déjà probablement croisé cette phrase sur un réseau social ou à un repas de famille. Cette phrase, souvent attribuée à Albert Einstein, reviendrait plus probablement à Amos E. Dolbear de Tufts (dont les travaux sont, certes, bien moins connus). Mais, au-delà de son auteur, si cette phrase est devenue si célèbre c’est surtout qu’elle exprime une vérité universelle : en choisissant mal son indicateur, on prend de mauvaises décisions.

 

Et actuellement il faut se rendre à l’évidence, les entreprises n’utilisent souvent pour faire un choix qu’un seul et unique indicateur : la performance économique. Dans un monde aussi complexe que le nôtre, celui-ci se révèle de plus en plus souvent insuffisant à rendre compte de la situation. Voilà pourquoi nous avons décidé d’inviter des hommes et des femmes qui se préoccupent au travers de nouveaux modèles d’affaires, aussi bien d’objectifs financiers, que d’objectifs écologiques et sociétaux. Dans le cadre du Club Curiosity, des acteurs et actrices de l’innovation et ces spécialistes de la question se sont donc réunis dans un cadre intimiste afin d’échanger entre pairs.

Vous retrouverez dans cet article l’essentiel pour comprendre ce que sont ces nouveaux modèles d’affaires, leurs prérequis, leurs bonnes pratiques et leurs défis.

 

Bonne lecture !

 

 

 

La soutenabilité, qu’est-ce que ça signifie ?

 

La soutenabilité est un principe qui vise à assurer l’équilibre entre les besoins présents et la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Elle englobe, en plus de la préservation des ressources naturelles, les dimensions économiques et sociales pour favoriser des modèles résilients et durables. Ainsi, elle constitue un cadre d’action permettant d’innover et d’adapter nos pratiques aux enjeux à long terme.

On distingue généralement la soutenabilité faible et la soutenabilité forte. La première, issue des premières réflexions autour du développement durable dans les années 90 pense les capitaux économiques, sociaux et environnementaux comme indépendants. Aujourd’hui vue comme insuffisante, cette vision a laissé place à la soutenabilité forte, une vision dans laquelle ces trois capitaux sont fortement intriqués et interdépendants, et doivent être conservés et traités comme un ensemble.

 

 

Pourquoi bifurquer vers des modèles soutenables ?

 

Pour une entreprise aujourd’hui il est souvent compliqué de s’engager tout en prenant en compte les objectifs économiques qui la guident. Mais, comme dit précédemment, objectifs économiques et enjeux environnementaux et sociétaux sont très largement liés.

Par exemple, la fréquence des catastrophes climatiques coûtant plus d’un milliard de dollar aux Etats-Unis a quadruplé en quarante ans pour un coût estimé à plus de 60 Md$ en 2024 (sources : planet anomaly/ youmatter). Entre les coûts pour les assurances, les infrastructures et les législations qui évoluent pour faire porter les réparations sur les entreprises polluantes, il est évident que les pertes se répercuteront dans les années à venir sur les entreprises qui n’auront pas engagé leur transition.

 

Il y a également une question de survie pour les entreprises à se tourner vers des modèles plus soutenables. Outre les ressources stratégiques qui se raréfient, plusieurs zones majeures de la production mondiale sont situées dans des régions classées à haut risque face aux changements climatiques (côte chinoise, Inde, …) (Source : QQF.fr, germanwatch). Ainsi, les modèles durables centrés sur le local et la sobriété se distinguent aujourd’hui par leur résilience et leur robustesse.

 

 

Par exemple, Framatome s’est posé la question de sa résilience en eau. Avec les récentes pénuries durant l’été, les équipes ont estimé que puiser dans les nappes ou les fleuves proches était un risque tant pour l’usine de Montbard que pour l’écosystème environnant (agriculteurs, collectivités, …). Ils ont donc mis en place un système de récupération et stockage des eaux de pluie qui leur permet d’être autonome durant 3 mois, limitant leur impact systémique en cas de sécheresse.

 

Les différents types de modèles d’affaires soutenables

 

On distingue deux types de modèles d’affaires soutenables qui sont non-exclusifs : l’économie circulaire et l’économie régénérative.

L’économie circulaire s’intéresse à la sobriété, c’est-à-dire la limitation de l’exploitation des ressources naturelles dans les activités. Pour répondre aux enjeux de circularité, on déploie souvent 4 leviers d’actions tous voués à limiter l’usage de ressources naturelles : le recyclage, la seconde-vie, l’économie de la fonctionnalité (location et abonnement plutôt que possession), et les nouveaux services (réparation, entretien, personnalisation, …).

L’économie régénérative s’intéresse quant à elle à la réparation des écosystèmes dans lesquels évolue l’entreprise, à la restauration des ressources aussi bien naturelles qu’humaines. En d’autres mots, elle tente de répondre à la question : comment produire et régénérer, en même temps, les ressources mobilisées ? Un exemple est la végétalisation des toitures et des terrains, ou le fait de changer d’indicateurs pour améliorer la santé mentale des salariés (Source : Lumia).

 

 

Comment bifurquer vers un modèle d’affaire plus soutenable ?

 

Penser des produits durables

 

Une première piste pour augmenter la durabilité de son économie est de repenser les produits et services. Cela peut évidemment se faire par le prisme des lignes d’acheminements ou des matériaux utilisés, mais aussi au travers de partenariats ou de designs intelligents.

 

Louis DOULS de chez Décathlon nous a parlé de l’engagement des équipes Simond pour réduire l’empreinte de leurs produits. En plus de développer une agriculture régénérative avec leur partenaire éleveurs en Afrique du Sud, les designers de l’équipe font attention à ne développer que des designs intemporels pour limiter l’obsolescence des produits.

Didier POISSON d’interface nous a lui aussi fait part de leur engagement pour limiter les déchets lors de la pose de moquettes. En développant des produits à motifs aléatoires et aux couleurs hétérogènes, ils ont pu réduire la perte due aux découpes lors des chantiers de 5%, à moins de 2%.

Enfin, cela peut aussi passer par la valeur sentimentale que l’on donne à un objet. On peut rendre un produit bien plus durable en réenchantant la longévité plutôt que le neuf (Source : Faire durer les objets).

 

Suivre les bons indicateurs

 

Pour s’assurer d’être sur la bonne voie, il est important de définir et suivre des indicateurs pertinents.

Par exemple, Louis DOULS nous a expliqué qu’après avoir travaillé plusieurs années sur l’écodesign de leurs produits, l’entreprise s’est rendu compte que l’empreinte de ses produits était à la baisse, à l’inverse de son empreinte globale. Ils ont donc rajouté dans les objectifs de chaque salarié un volet concernant non pas les performances financières de l’année, mais la baisse de l’impact écologique totale de l’entreprise.

 

Lucie DEPREZ et Emeline LEBLANC sont responsables, dans le cadre d’un programme intrapreneurial chez bioMérieux, d’un projet de lancement d’une filière de recyclage. Une fois les partenaires identifiés, un travail d’ACV (Analyse du Cycle de Vie) a été lancé pour s’assurer, avant d’aller plus loin, du gain qu’apporterait réellement la filière de recyclage au niveau environnemental.

 

 

Avoir une direction convaincue

 

Toutes les initiatives présentées par nos intervenants présentent un point commun, elles n’auraient pas été possibles sans l’appui de la direction. Louis DOULS expliquait que la démarche de Simond n’aurait jamais pu aboutir si le groupe qui portait le changement n’avait eu la chance de discuter directement avec le comité exécutif de Decathlon.

 

Interface est une entreprise engagée dans la durabilité depuis plus de 20 ans. La volonté qui a impulsé le changement est celle de son fondateur qui, en 1996 déjà, affichait des objectifs 0 carbone pour 2020.

L’implication de la gouvernance est donc primordiale !

 

S’engager dans un écosystème

 

Les modèles d’affaires soutenables requièrent par essence de s’intégrer dans un écosystème. En effet, il est difficile d’avoir au sein de l’entreprises toutes les connaissances et les savoir-faire pour agir sur sa chaîne de valeur. Et c’est justement le premier défi que Lucie DEPREZ et Emeline LEBLANC ont eu à relever. Pour développer une filière de recyclage qui n’existait pas, il a fallu nouer des partenariats avec des prestataires de désinfection, des recycleurs, des injecteurs de plastique …

 

Mais faire partie d’un écosystème est également la manière la plus efficace de faire bouger les lignes. Quand Interface s’est lancé pleinement dans ses objectifs de durabilité, ils ont développé une filière de recyclage pour leurs dalles plastiques, utilisée aujourd’hui toute l’industrie des revêtements de sol.

 

Commencer petit, voir grand

 

Un des grands apprentissages que nous ont collectivement partagé nos intervenants est la nécessité de commencer à une petite échelle.

 

Que ce soit Decathlon qui décide d’utiliser de la laine issue d’agriculture régénérative pour un unique modèle en attendant le développement de la filière, à bioMérieux qui décide de démarrer son projet d’économie circulaire uniquement avec les laboratoires travaillant déjà avec le partenaire qui réalisera la collecte et la désinfection des déchets, tous s’accordent à dire qu’il faut commencer avec les moyens disponibles.

 

 

Tous ces conseils et prérequis tendent à démontrer que la transition vers un modèle plus durable s’accorde au mieux avec une approche effectuable des problèmes. Pour creuser le sujet, cette méthode de pensée adaptée à naviguer l’incertitude a été présentée lors d’un précédent Curiosity dont le contenu est disponible en ligne

(Sources : https://www.sparklab.fr/effectuation-une-nouvelle-facon-dinnover-de-spark-lab-a ).

 

Les défis pour garder le cap

 

Si nos intervenants ont pu nous partager leurs bonnes pratiques pour amorcer le changement, ils ont aussi pu nous faire part de leurs difficultés au quotidien pour maintenir le cap.

 

S’insérer dans le parcours client

 

Bien que la durabilité soit un argument de poids pour de nombreux clients, il est parfois difficile de faire changer les habitudes. Ainsi, des tests sont en cours chez bioMérieux pour savoir si les laboratoires accepteraient de trier leurs déchets biologiques, condition sine qua non à leur recyclage.

 

Les équipes d’Interface se sont quant à elles essayées à la location de moquette. Cette activité qui permettrait grâce à un entretien régulier de multiplier jusqu’à deux fois la durée de vie des moquettes, peine pourtant à décoller. En effet il est difficile de défaire les habitudes des clients habitués à la possession plutôt qu’à la location.

 

Rester accessible et durable

 

Pivoter son modèle économique et miser sur la durabilité coûte cher. Répercuter le coût sur les produits prive ainsi une partie de la population de l’accès à des produits durables et limite leur marché.

Lors de son intervention Louis DOULS expliquait que leurs initiatives n’auraient pas été possible sans le positionnement premium de la marque Simond.

 

De manière similaire, Didier POISSON d’Interface expliquait que leur acticité de revente de moquette d’occasion ne fonctionnait que sur des produits hauts de gamme. En effet, les prix de retraitement des moquettes entrée de gammes les rendent trop peu intéressantes financièrement pour les clients. Ceux-ci préfèrent alors se tourner vers un produit neuf, divisant parfois par deux la durée de vie théorique des dalles.

 

Amorcer le changement

 

Un des points qui n’a pas été abordé dans cet article est l’initiation du changement. Nombreux sont convaincus du besoin de transformer nos modèles, de repenser nos besoins et de questionner nos usages. Mais la tâche peut sembler gargantuesque. Donc, comment passer d’une conviction à l’action ?

 

Il existe pour cela plusieurs outils. Une des manières de procéder est d’utiliser la prospective, une discipline à laquelle nous avons dédié notre précédent Curiosity et qui permet de transformer des valeurs en un cap à suivre, puis en actions à mener (source :https://www.sparklab.fr/la_prospective_devenir_acteur).

 

 

 

Une autre manière de fonctionner est de résonner en termes de faiblesses pour venir en augmenter la résilience de l’entreprise. Voilà ce que propose l’atelier ludique TUMULTE de la métropole de Lyon qu’ont pu tester nos invités. Au travers d’un cas fictif, une entreprise de BTP, les participants sont mis face à des chocs qui perturbent leur écosystème, et doivent trouver des leviers d’actions pour s’en prémunir.

 

 

Alors, prêts à bousculer l’avenir ?

 

 

 

Toute l’équipe Spark Lab vous remercie pour votre lecture : Nous sommes passionné.e.s par l’effectuation, le design thinking, l’innovation et les liens qui sont tissés par cet environnement !